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L’invention de Dieu

Une nouvelle de François CADIERGUE pour l’Apér’Art – mars 2016

Landi midi

Depuis que la dernière descendante de la Reine Bieu est morte en nous laissant orphelins d’une guide, le monde ne tourne plus rond-plat. Il faut dire que depuis quatre mille ans et la chute des Aïeux,  la dynastie Bieu constitue l’axe autour duquel gravitent nos sociétés, nos vies, nos journées. Ce n’est pas une métaphore : sur notre grand tourne-disque, le temps trace son sillon sur nos vies en mouvement.

Magnanimes, sans pitié, ambitieuses, dilettantes,  besogneuses, travailleuses ou fainéantes, corrompues ou exemplaires, qu’elles aient ruiné la terre en quelques années ou l’aient enrichie par de longues et lumineuses épopées, les Bieuses règnent sans contestation depuis leur trou central.

Invention de Dieu croquis FC1Enfoui au centre de notre monde, leur Château de galeries brille vers le ciel depuis son puits cylindrique inviolable et inviolé. Nos enfants apprennent très jeunes l’histoire du terroriste Lucibois qui, il y a deux mille ans, s’était lancé avec ses bombes-parachutes à l’assaut du gouffre interdit. Un appel d’air formidable l’avait aspiré au fond puis expulsé de l’autre côté de notre galette terrestre. Nos grands scientifiques ont affirmé que Lucibois avait explosé avec ses parachutes en plein espace. Leur thèse fut la seule retenue car ils détiennent par décret bieutique le titre de Prophètes et observent l’autre moitié de l’univers grâce à des rétroviseurs géants postés sur la circonférence de notre crêpe. Malheureusement, les caméras étaient en maintenance à l’heure de l’explosion et seuls les prophètes de garde ont pu observer le phénomène et le consigner dans le Grand Livre de Bieu.

Cet événement rarissime a établi pour des siècles l’autorité de la dynastie en provoquant la création d’une myriade d’étoiles. Elles se reflètent désormais chaque nuit sur les parois de la grande bulle qui protège notre univers de la dangère inconnue et sont ainsi visibles même de notre côté du disque.

La stupeur a duré une semaine, le temps du deuil officiel décrété par le gouvernement Ô-Bieu. Désemparé par l’absence de consignes issue du trou, ce ramassis de pleutres n’a trouvé qu’à gagner du temps. Cinq jours se sont écoulés en hommages,  en pleurs, en processions respectueuses autour du gouffre, sans que les interrogations sur la suite n’osent sortir des foyers et des cercles de discussion privés. Le sixième jour, celui des obsèques de la reine, chacun se demandait qui allait prendre la parole et prononcer les mots fameux qui précédent la pulvérisation du corps.

Nous avons vu arriver un triumvirat improbable, composé de Rampan, le chef de gouvernement, de la première Prophète E-Claire et du Commandant Caran Saint Tour, chef des Gardiens de l’Obole. Un murmure s’est répandu parmi nous, sans vrai contenu mais avec une couleur de doute et de déception : si l’union fait la force, tous étaient faibles séparément ; aucune guide ou souveraine en vue, pas même un homme ! Leur discours creux de trois minutes a confirmé nos craintes : les seuls mots dont nous nous souvenons encore aujourd’hui ont été attente, réflexion, transition, patience, respect des règles en vigueur.

Le soir même, les esprits se sont ressaisis dans les maisons et autour des feux couverts qui éclairent les places de nos hameaux et rassemblent nos sages, nos moins sages, nos pipelettes, nos badauds, tous ceux qui n’ont rien d’autre à faire que disserter, médire ou espérer.

Les jours suivants, les éditions du journal mental ont commencé à relayer des hypothèses sur ce qui est arrivé mais aussi, pour la première fois depuis une éternité, sur les possibles successions de la dynastie Bieu. N’ayant pas d’instruction claire sur la direction à donner à la propagande, perdus et prêts à croire la première théorie plausible, les responsables de Télépathinfo ont diffusé successivement les idées les plus contradictoires, les étayant à chaque fois de témoignages convaincants.

Sur décision historique de la regrettée Bieu 58, le journal mental ne peut transmettre que des informations et non des sentiments. Toute recherche dans cette direction controversée a été officiellement suspendue, mais nous savons tous que la réception par voie télépathique d’informations soi-disant neutres provoque à l’occasion des émotions inattendues. La séquence actuelle en est la preuve flagrante.

La première information à capter largement l’attention a été que la Reine Bieu avait en réalité caché deux descendants au fond du trou. Ayant un fils et une fille et celle-ci étant affublée d’un œil noir et d’un œil jaune,  la Reine aurait hésité à la faire monter sur le trône et aurait même pensé désigner son fils comme le futur souverain. Face à la fronde interne suscitée par cette idée, elle aurait été contrainte de cacher ses enfants en attendant de prendre une décision, ce qu’elle n’a jamais fait. Le gouvernement a mis deux jours à décider, en pleine confusion, d’envoyer une expédition au fond du trou pour tirer l’affaire au clair, si l’on peut dire. Instantanément, les proches de la famille Bieu ont déposé un recours en référé contre cette initiative et le sujet est bloqué sur le Périphérique, l’instance suprême située en bordure de planète et chargée de résoudre les conflits entre la société civile du disque et la dynastie du creux.

La semaine dernière, une autre rumeur est venue bruisser dans la grande vallée qui sépare les montagnes tordues de la grande forêt des Aïeuls. Travestie en note secrète des services prophétiques, elle a fait son chemin d’une bouche chuchotant à une oreille distraite puis dressée, d’une langue soudain déliée à un cercle d’yeux goguenards, après quoi elle a pris trace sur un message anonyme adressé aux gardiens de l’Obole. Deux heures plus tard elle est apparue en projection officielle sur les murs lumineux des maisons de quartier.  La nouvelle est de taille : le mystère de l’équilibre de notre disque terrestre, qui nous confère une rotation régulière pour un équilibre pérenne, résiderait dans un second pouvoir inconnu de nos cerveaux borgnes. « Borgnes et bornés, en effet, lançait un expert d’un ton définitif,  les habitants de la face A qui croient que la face B n’existe pas ».

La démonstration nous est apparue soudain évidente, le contrepoids nécessaire à notre équilibre astronomique, écologique et sociétal venait de la symétrie de notre planète, certes circulaire mais surtout recto-verso. Les supputations les plus folles ont rythmé notre semaine et il y a longtemps que nous n’avions eu de sujets de discussion aussi passionnants. Pour mon amie Edith, les rois de la face inférieure sont sûrement les « compagnons » de nos reines Bieu. Ils devaient forniquer à l’envi au centre du trou, deviser sur la stupidité des peuples, décider sur l’oreiller quelle décision prendre le lendemain, bénéficier au fond de l’expérience de l’autre et repartir chacun avec sa marmaille pour continuer à régner tranquillement. Pour la vieille Julie, sa marraine qui nettoie le bord de la cuvette menant au trou depuis quarante ans, c’est peu probable. Elle soutient que le trou est fermé car jamais elle n’a vu percer de lumière au fond, que toutes ces légendes de traversées ne sont que des délires de poètes au rabais. Il faut se rendre à l’évidence : notre dynastie connaît sa fin de race et les aigles à crochets (elle en a vu en rêve, un signe) arriveront bientôt de notre côté du disque, en volant tout simplement et en passant par l’extérieur de la tranche, puis ils prendront possession des hautes cimes des montagnes avant de fondre sur nos enfants. Après quoi, ils soumettront nos assemblées et feront de nous des bâtisseurs de nid, des couveurs d’œufs, des rabatteurs de souris. Chaque théorie nous a fait rire, rebondir sur d’autres maîtres imaginaires, mais au fond j’ai bien senti ces quelques jours nos désarroi et l’envie sensible de retrouver bien vite un mythe un peu concret autour duquel refonder notre union. Mais comme personne n’avait de preuve tangible à apporter à ses affirmations, ni à opposer aux délires des uns ou aux craintes des autres, chacun a pu fantasmer à loisir.

Une tentative de franchissement de la tranche du disque est déjà prévue pour dans dix jours et deux itinéraires sont à l’étude : un passage par la cascade qui borde les rives des terres basses, l’autre à l’opposé par les falaises qui s’adossent aux grandes montagnes, face au vide.

Hier matin, c’est un visage nouveau et ancien à la fois qui est apparu aux infos sur les murs et les arbres et son témoignage en a troublé plus d’un. J’avoue que moi-même, j’ai ressenti quelque émotion en posant mes mains sur une pierre chaude après avoir écouté le doyen des Aïeux.

Ils s’étaient fourvoyés. Oui, il y a bien longtemps, ils s’étaient arrogé un pouvoir humain qui ne leur revenait pas, la dynastie des Aïeux avait trahi la foi profonde et globale qui lui avait donné sa force ; oui, la véritable force est dans la nature et l’âme de l’univers s’exprime dans les phénomènes naturels. Voilà le message du doyen qui renchérit : dans la forêt, tous le savent. Les arbres leur survivent des siècles entiers. La nature reprend toujours ses droits. Les hommes ne sont que des parasites sans grande utilité dans la chaîne de la vie. Conscients de leur faute, les aïeuls se sont depuis des siècles repliés sous les grands arbres et méditent sur la vanité en observant avec bienveillance le règne des femmes Bieu.  Ils savent que leur heure est revenue, les grandes feuilles plates à rainure blanche ont parlé le mois passé. Une odeur de fraise mêlée de coriandre s’est insinuée dans le sous-bois. Il faut recommencer à écouter la parole des aïeux, non pas comme des nouveaux maîtres mais comme des relayeurs du message de la nature. La force et la sagesse des arbres. L’agilité de l’eau et les végétaux. La constance de l’air et l’inconstance du vent messager.

Ce message politique fort soufflé par un vieillard aux yeux doux, à la voix chaude et lente et souffrant visiblement d’hirsutisme depuis dix ans, a provoqué un électrochoc parmi mes semblables, de la vallée jusqu’à la plaine basse qui court à l’eau. Le respect qu’imposent le doyen et le peuple de la forêt, muets depuis des lustres, a donné à cette intervention une aura incroyable. Hier en fin d’après-midi, en remontant la plaine pour me rendre à Graciel, j’ai croisé des regards empreints de tendresse pour des bas-côtés en herbe, j’ai vu des caresses glisser sur des barrières en bois rongé, j’ai même patienté sur une place de village où les gens faisaient la queue, en se tenant la main, pour pouvoir enlacer l’arbre bicentenaire qui fait face à l’école.

Je me suis arrêté quelques minutes au bar et après quelques échanges amusés, j’ai convenu que la fin du silence des aïeux laisse en nous un goût amer et suspect de reconquête et d’aspiration au pouvoir. Cependant, comme aucune proposition concrète de réorganisation politique n’accompagne ce coming-out spirituel,  je parierais un tour de planète gratuit (une révolution, comme l’appelle les nostalgiques) que les Aïeux ne sont pas prêts de gouverner à  nouveau notre monde, toujours plus intéressé par les stèles commémoratives et les figures sanglantes et héroïques que par la sagesse d’un groupe de cueilleurs de baies mystique et rustique. Dès hier soir d’ailleurs, un expert dépêché par l’organe de propagande officiel s’est dépêché de diagnostiquer un problème évident de glandes endocrines surrénales pour excuser à la fois la pilosité et l’extravagance du vieil homme.

C’est l’annonce incroyable de ce midi, enfin, qui m’a décidé à ressortir mon télescope. Comme les armes, toute longue-vue ou lunette astronomique est interdite sur notre planète, suite à l’épisode des voyeurs, un groupe anarchiste révolutionnaire qui fit pendant plusieurs mois l’objet de recherches intensive par les Gardiens de l’Obole. Les voyeurs s’approchaient du trou pour espionner la reine Bieu et son entourage. Ils rampaient la nuit jusqu’au bord du précipice, ils fixaient leur matériel d’escalade puis descendaient le long des falaises intérieures du gouffre. Ils dépliaient leurs lunettes géantes et certaines photos prises au megazoom ont circulé quelques jours sous les jupes. On avait relié ce groupe à l’héritage spirituel de Lucibois, autant pour l’énormité de son culot que pour l’imprécision de ses menaces. Une chose est sûre : mon télescope, caché par mon père il y a quarante ans maintenant dans le tronc du chêne majestueux de notre jardin, entre la quatrième et la cinquième branche majeure de l’arbre, n’avait pas vu le jour depuis une éternité.

Le flash mental de mi-journée m’a bouleversé : une des prophètes les plus célèbres a annoncé avoir détecté, pendant la semaine du deuil de Bieu, un grand mouvement dans la nuée céleste. Comme chacun sait, au-dessus de nos têtes se déploie circulairement l’air qui nous fait vivre, protégé de l’univers hostile par l’immense bulle transparente des Cieux. Si personne n’a jamais atteint la paroi de la bulle, nous savons tous qu’elle laisse passer durant le jour la lumière des deux soleils externes et que la nuit, lorsqu’ils sont descendus sous notre horizon, la bulle réfléchit sur ses parois des millions de cristaux brillants, d’or ou d’argent. La prophète Thias a donc raconté son étrange découverte et on ne saurait la traiter d’affabulatrice : elle est la fille du grand Thomas, ce chercheur si incrédule qu’il est devenu aveugle à force de regarder avec insistance les choses pour se convaincre de leur réalité.

Le mouvement d’étoiles qu’elle a décrit dépasse l’entendement et ne s’est jamais produit depuis que notre mémoire existe. A plusieurs reprises pendant le deuil, elles se sont mises en mouvement pour former des motifs, non encore déchiffrés, mais ordonnés de telle façon, reproduisant tant de fois plusieurs schémas identifiables, qu’ils constituent forcément des éléments de langage.

Je me suis installé dans l’arbre, j’ai appelé Edith et Jean et nous allons passer la soirée à scruter le plafond d’air pour nous faire une idée.

Merdi matin

Nous nous réveillons tôt, au pied de l’arbre, nous avons dormi en plein air bercés par le doux mouvement circulaire de notre disque maternel. Nous avons observé presque toute la nuit, pour reconnaître que notre ignorance en matière d’étoiles ne nous permet pas de conclure quoi que ce soit.

Il faut bien se rendre à l’évidence : si la chose est avérée, cela signifie que notre destinée n’est pas aux mains des maîtres fragiles et mortels que nous avons désignés depuis si longtemps parmi nous, mais que l’ordre des choses obéit à des forces extérieures bien supérieures, logées dans les Cieux.

Le journal mental nous assomme toute la journée avec la nouvelle théorie des Cieux, qui prévalent aujourd’hui logiquement sur la dynastie mortelle Bieu. Multiplicité des Cieux… Le scintillement, cette symbolique des étoiles trop longtemps ignorée… Le scintillement, mystère d’une lumière que nous cherchons tant à maîtriser, au prix d’un épuisement de nos ressources géologiques et physiques. La mine de charbon de la montagne est terminée depuis un siècle… Ceux qui pédalent dans les sous-couches pour faire tourner nos dynamos meurent de pâleur… Intemporalité des cieux ou longévité relative de chaque étoile toujours relayée par d’autres, le débat fait rage entre deux nouveaux prophètes… Les Cieux, inattaquables car vitaux pour tous… Les cieux  et leur symbole de pouvoir, cette bulle translucide qui nous protège de l’extérieur. Les cieux et leur intelligence suprême, traduite par ces messages codés tracés dans la nuée… E-Claire annonce que les cryptologues ont fait travailler toute la nuit leurs chameaux électroniques pour conclure à l’aube que le codage utilisé est totalement inconnu… Il faudra sans doute plusieurs années de travail pour le faire parler…

Judi midi

C’est le grand délire. Voici que la théorie des Cieux et de ses multiples puissances est concurrencée par une doctrine encore plus révolutionnaire : derrière les Cieux et les puissances agglutinées autour de notre bulle, il y aurait en fait un seul et omnipotent pouvoir, initiateur et guide de tout l’univers.

En comparant toutes les théories entre elles, un vieux barbu a en effet mis en lumière leurs contradictions et impossibilités physiques ou métaphysiques, et conclu que tout ceci n’était possible qu’en vertu d’un pouvoir supérieur inaccessible à notre entendement. Immédiatement incarcéré, le vieux a eu le temps de convertir une poignée de fanatiques qui se sont empressés de nommer cette théorie. Au-dessus des Aïeux, après la dynastie Bieu, par-delà les Cieux, il y a DIEU.

Cette idée est totalement farfelue car aucun signe tangible ne la soutient. Elle est aussi terriblement attirante car ce DIEU serait à la fois invisible et ubiquiste. Bref, depuis ce midi et jusque tard dans la nuit, nous n’avons pas fini de cogiter à ce sujet, perchés sur notre arbre, les pieds nus, le nez levé vers les étoiles.

Vandi

Le grand jour est arrivé. Convaincus qu’une seule vérité éclatera et qu’il faudra trancher rapidement pour reconnaître le véritable maître de notre peuple, le gouvernement a planifié toutes les explorations et tentatives en même temps. Le Journal mental diffuse dans nos yeux un multi-screen impressionnant : une sorte de film  de science-révélation en direct.

J’observe un instant les machineries géantes accrochées au-dessus de la cascade de bordure. Leur taille est presque équivalente à celle des montagnes qui surplombent le trou et leur poids est tel qu’il me paraît les voir tirer l’extrémité du disque vers le bas.

Jean pousse alors un souffle gorgé de stupéfaction, une sorte de râle admiratif. Ça vaut sûrement la peine de regarder sur le télescope pour comprendre ce qu’il a vu. En vertu de la théorie des Cieux et pour la vérifier de plus près, l’autorité des Prophètes a rassemblé la quasi intégralité de la population en une immense ligne qui part du trou central et rejoint la rive des grandes eaux qui se jettent à la périphérie du disque. Des profs de gym ont inventé un système inspiré des tapis de course et équipé à la hâte des milliers de chaussures avec des semelles grip pour pousser la terre en arrière ! D’après eux, en courant côte à côte dans la même direction, nous ferons accélérer la rotation de notre disque et il s’élèvera lentement vers le plafond translucide de notre bulle. Les bras des automates prophétiques pourront alors prélever des étoiles et se nourrir de la connaissance céleste… Et pourquoi pas, d’une parcelle de son pouvoir !

Je retourne à mon écran mental et j’aperçois maintenant la cellule de recherche en profondeur qui part à l’assaut du trou pour ouvrir une supposée galerie. Des flammes se lancent au cœur du cylindre et illuminent la nuit qui s’y cache. Détonations, vibration qui m’atteint à l’intérieur même de l’image. Information sans émotion, bien sûr… Un soubresaut immense secoue notre arbre, tremblement de terre, de nous, notre disque part carrément en déséquilibre !

Au même instant, des fusées s’élancent à la quête de Dieu, avec l’espoir de transpercer la paroi de la bulle. Financées par d’obscurs politiciens en quête d’idéologie à administrer au peuple, les fusées ont été assemblées en trois jours et ce qui devait arriver explose sous nos yeux aux confins des Cieux. Nous pouvons apercevoir, via le megazoom officiel, les parois de la bulle fondre partiellement et quelques instants plus tard, le trou d’air ainsi provoqué commence à aspirer les coureurs de la plaine vers le Ciel !

Le disque a maintenant quitté son axe de rotation, comme auto éjecté, les rives s’abaissent à l’infini à notre droite tandis que les montagnes s’élèvent sans limite à gauche ! Au loin, nous apercevons les hommes et femmes qui s’agrippent les uns aux autres, puis aux pierres puis aux arbres. Leurs cheveux sont dressés et volent vers un aspirateur invisible, les uns volent eux-mêmes, les autres retombent, certains se précipitent vers les cascades à l’extérieur du disque, quelques-uns s’arc-boutent au contraire pour se rapprocher du trou : chacun cherche sa tombe.

Domache soir

C’était terrible et beau, ça criait partout Adieu, mes aïeux, Bieu, Bieu ma reine sauve-nous, au nom des Cieux, nous voici, Mon Dieu, mon Dieu… Personne ne savait plus à qui se vouer.

Lentement, notre disque s’est redressé, on a peu à peu senti le mouvement circulaire léger reprendre son rythme, celui qu’on connaît au fond de nos tripes, celui de notre naissance, d’avant la naissance même. Un sirocco est passé sur la plaine. Soudain, une éruption rouge et transparente s’est élevée du trou, comme un pet de soulagement.

On s’est regardé, et après une heure de silence doux plein d’écho, on s’est promis de ne plus chercher ni bieu ni cieux ni dieu ni maître d’aucune autre lettre, toujours on garderait l’amour et le respect du disque.

Jean a glissé le long du tronc et s’est allongé dans un large sillon creusé dans la terre par les racines. Intrigué, il a collé son oreille contre le sol.

« Ecoutez ! »

On s’est tous tus plus fort encore.

« On entend… La musique. »

Mars 2016

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